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Mémoires |
PIERRE LEVESVILLE
par Georges COSTA *
Cette édition électronique respecte la mise en page de l'édition imprimée des Mémoires de la Société Archéologique du Midi de la France, t. LVII, 1997, dont nous indiquons la pagination.
M.S.A.M.F., T. LVII, page 103
La communauté protestante apparue à Nîmes dès le second tiers du XVIe siècle, se développa avec tant de succès que les conflits avec les catholiques ne tardèrent pas à manifester de plus en plus vivement au cours des années suivantes. Le paroxysme de la crise religieuse fut atteint le 29 septembre 1567, jour de la fête de saint Michel, quand les Huguenots massacrèrent un grand nombre de catholiques, doù le nom de « la Michelade » donné à ce sinistre événement (1).
Les États du Languedoc, réunis à Béziers le 14
novembre suivant, ne manquèrent pas dadresser au roi de pressantes doléances pour
dénoncer les massacres, les dégâts et les pillages commis par les religionnaires qui,
après sêtre rendus maîtres de la ville de Nîmes, y avaient entrepris la
destruction systématique des couvents et des églises afin dempêcher la pratique
du culte catholique.
Cest dans ces circonstances que la municipalité protestante
adjugea au rabais officiellement la démolition de la cathédrale, après avoir convoqué
« dans la salle de lHôtel de Ville les maçons et les charpentiers qui étaient en
état de lentreprendre » (2). Les ouvriers avaient déjà commencé à attaquer la
base du grand clocher, lorsque lordonnateur des travaux « considérant quon
pouvait en faire usage pour y placer des sentinelles fit cesser les ouvriers et leur fit
seulement démolir le corps de léglise » dont les voûtes et les parties hautes
furent abattues, tandis que le clocher et la façade romane attenante étaient épargnés
(3).
Une pièce de procédure conservée au dossier décrit le piteux état
de lédifice après ces événements, ainsi que les conditions précaires dans
lesquelles le culte catholique fut, par la suite rétabli : « Pendant les derniers
troubles et depuis la Michelade de Nymes, lesglise cathédrale de lad. Ville a esté
tellement ruynée quil ny reste plus que le devant dicelle, et les
matériaux comme sont pierre et sable emportés, et au lieu diceulx, remis les
immondices de la Ville jusques à lhaulteur de doutze ou vingt pams. De mesme ont
esté démolies toutes les maisons claustrales des Srs dignitaires et chanoines, et
nestant demeuré que une petite crotte, qui servoit autrefois à usage prophane, et
les murailles du réfectoire où vivoyent en commun les dignitaires et chanoines avant
quils fussent sécularisés
» (4).
Les chanoines étant revenus à Nîmes vers 1580 résolurent
dutiliser la « crotte qui est au bout dud. réfectoire » pour y continuer le
service divin. Ils firent donc réparer cette salle voûtée, puis, pour donner plus de
place aux fidèles ils décidèrent, en 1584, de réhabiliter et « voulter de pierre »
lancien réfectoire (5).
Malheureusement la voûte seffondra peu après, et ils durent se
contenter en 1589, de faire couvrir par une simple charpente ce local provisoire dont ils
poursuivirent laménagement intérieur dans les années suivantes.
________________
* Communication présentée le 6 mai 1997, cf. infra «
Bulletin de lannée académique 1996-1997 », p. 229.
1. MÉNARD, Histoire de la ville de Nîmes, éd. 1875, t. V, § XXI.
2. La cathédrale de Nîmes est placée sous le vocable de Notre-Dame et saint Castor.
3. MÉNARD, op. cit., t. V, § XXII.
4. A.D. Gard, G. 221. Mémoire pour nous défendre contre les catholiques de Nymes
pour la réparation de lesglise en lequelz nous veulent surcharger. Ce mémoire
défendant les intérêts du Chapitre est suivi de lavis des conseillers de Bertier
et de Ferrières.
5. A.D. Gard, G. 221. Le contrat fut passé le 16 avril 1584 avec François Comte et
dautres maçons nîmois pour 1 700 livres.
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FIG. 1. LA CATHÉDRALE DE NÎMES AVANT
SA DESTRUCTION (A) d'après la gravure de 1560.
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Toutefois, depuis que la paix religieuse
sétait instaurée avec la promulgation de lÉdit de Nantes (1598), le clergé
et les catholiques de Nîmes se montraient de plus en plus désireux de reconstruire
lancienne cathédrale.
En 1606, lévêque pensa que le moment était enfin venu de faire
lever une taxe pour « fere oster les immondices de la grande esglise cathédrale
ruynée
avec espérance de la bastir
». Mais si les fidèles étaient prêts
à donner mille écus de participation aux travaux, en revanche les chanoines se
montraient réticents à « sembarquer en tels grands frais avec sy peu daide
des catholiques », car ils avaient déjà consulté des maîtres maçons qui estimaient
que cette reconstruction coûterait plus de cent mille livres.
Pour mettre un terme à toutes ces contestations, les chanoines
délibérèrent de recourir à larbitrage du Parlement de Toulouse, et ils
joignirent à leur requête un mémoire détaillé rappelant les efforts quils
avaient déjà consentis pour assurer lexercice du culte.
Dans leur avis, rendu le 29 juillet 1606, les conseillers de Bertier et
de Ferrières recommandèrent que le conflit soit résolu « amiablement » et se
prononcèrent en faveur de la contribution des habitants catholiques puisquils
voulaient « une grand esglise quy réponde à la célébrité de leur ville ».
Les débuts de la reconstruction et les premières expertises
Saisi à son tour de la question du financement de lopération,
le Conseil du roi, dans sa séance du 1er août 1609, rendit un arrêt ordonnant que la
reconstruction de la cathédrale serait entreprise avec la participation financière de
toutes les parties concernées : lévêque, le Chapitre et les fidèles. Le 20
décembre suivant, le Chapitre délibérait, à son tour, de reconstruire lédifice,
et le 24 mars 1610, il décidait de lancer des annonces afin de passer le prix fait de la
besogne au moins disant.
Le 9 août 1610, le contrat pour « réediffier la grand esglise Nre
Dame » fut conclu entre le Chapitre et le maître maçon local Antoine Alibert. Mais dès
le lendemain, celui-ci sempressait de céder son bail à deux personnages plus
importants, qui lavaient cautionné (7). Lun Isaac Peladan, riche marchand
nîmois, apportait lengagement de ses deniers, lautre Guichard Baudan, offrait
la garantie de sa compétence professionnelle, puisquil était Maître des ouvrages
du roi en la sénéchaussée de Nîmes et Beaucaire (8). Comme cela était souvent le cas
à cette époque, la possession de ce titre officiel ne lempêchait pas de diriger
le chantier en qualité dentrepreneur, pour en tirer bénéfice.
Les travaux destinés à relever lédifice commencèrent dès les
mois suivants, comme en font foi les acomptes versés aux entrepreneurs par le syndic du
Chapitre (9). Cependant les négligences apportées dans le choix des matériaux, et les
imperfections nombreuses dans la reconstruction des « encoules », cest-à-dire des
contreforts, devinrent bientôt si apparentes que les chanoines jugèrent indispensable,
dès lannée suivante, de faire procéder à une expertise par un homme de
lart. À ces fins, le Chapitre appela en consultation larchitecte Antoine
Borel (10). Parti dArles le 10 octobre 1611, celui-ci demeura quatre jours à
Nîmes, en compagnie du maître maçon arlésien Claude Furet, dit « Bourges », pour
examiner en détail les ouvrages et en dresser le rapport. Ce premier rapport suscita les
protestations des entrepreneurs, qui souhaitèrent y répondre en présence de
lexpert. Dans le but dorganiser une réunion sur place, le grand archidiacre
nhésita pas à partir pour Arles le 24 novembre 1611 afin de décider Antoine Borel
à revenir à Nîmes « pour soustenir le rapport quil avoit faict ». Mais
larchidiacre ne put joindre larchitecte qui se trouvait alors à Aix. Le mois
suivant, malgré la rigueur de la saison, il entreprit de nouveau le voyage (23 au 27
décembre) dans lespoir de ramener Antoine Borel à Nîmes. Ce fut en vain
En désespoir de cause, dès le début de lannée 1612, le
Chapitre décida de faire appel à de nouveaux experts. Il
________________
6. A.D. Gard, G. 221. Prix fait du 7 juillet 1589 avec le
charpentier Guillaume Toureille pour la somme de 800 livres.
7. Baudan et Peladan sont cités par A. de LAMOTHE, Inventaire sommaire des archives
départementales du Gard, série G, 1876, p. 17 sq. ; il en est de même pour
Laguiolle et Le Roy.
8. Sur Guichard Baudan, voir Corine POTAY, Larchitecture de lâge
classique à Nîmes, fin XVIe - fin XVIIIe
siècle, thèse, Lyon II, 1991 (Bibl. dArt et darchéologie,
Paris, MF 223/742), p. 139-140 et 184-185.
9. A.D. Gard, G. 219. Cahier de comptes (septembre 1610 - janvier 1915) intitulé Pour
la rédification de léglise cathédrale de Nismes, f° 1 sq. et f° 9-10
v°.
10. A.D. Gard, G. 219. f° 8-10. Voir Jean BOYER, « Antoine Borel, ingénieur et
architecte arlésien (1575-1623). Livre de raison inédit », dans Bulletin de la
Société de lHistoire de lArt français, Année 1982, Paris, 1984, p. 17
sq., auquel on doit davoir attiré lattention (p. 27, note 15) sur la
présence à la cathédrale de Nîmes de Pierre « Lerefuille » autrement dit Levesville
comme lont justement indiqué B. SOURNIA et J.-L. VAYSSETTES dans le Guide du
Patrimoine Languedoc-Roussillon, 1996, p. 404.
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sagissait des maîtres maçons : Nicolas Laurens, dAix,
Didier Laguiolle de Béziers, Vidal Sauvan, Pierre Vincent et Antoine Comte, tous trois de
Nîmes, auxquels fut adjoint Jean Carrière, de Montpellier. Ils déposèrent leurs
conclusions le 13 février 1612, aussitôt rejetées par les entrepreneurs qui
réclamaient une expertise contradictoire.
Le Chapitre y consentit. Les cinq nouveaux experts retenus furent les
maîtres maçons Louis Thoulouze et Pierre Imbert dAvignon, choisis tous deux par «
les ecclésiastiques et les catholiques », Robert Mathiot, dUzès, et Pierre
Viguier, de Montpellier, désignés par les entrepreneurs, et enfin Jean Bertrand dit
Grand Jean, de Sommières, nommé « dun commun accord », ayant tous reçu pour
mission de déterminer « si le bastiment est bon et
suffisant pour pouvoir
porter
les voutes et (le) couvert
notamment en ce qui concerne les murailles
maitresses et encoules
». Leur rapport du 6 avril 1612, heureusement conservé,
rend compte de lavancement du chantier. Les experts estimaient notamment que « neuf
encoules desja faictes au dehors de lad Eglise » pouvaient être continuées, en
revanche, à lintérieur, les « sept encoules
parchevées, prestes à pozer
la naissance des arcz doubleaux, ougives et formarets » quoique trouvées « bien et
duement faites suivant larticle du contrat de pris faict
néaulmoins
considérant la grande charge et fardeaux que luy convient mettre et porter » furent
considérées comme nétant pas « suffisantes ».
Aussi préconisaient-ils quelles soient « abattues jusques au
plan des tribunes et en après, réédifiées de nouveau avec grosses et longues pierres
de taille ». Enfin, les experts terminaient leur rapport en déclarant que le bâtiment
leur paraissait « estre bon et asseuré, pourveu quil aye esté bien fondé, ce que
nous navons pu veoir, pour navoir [les fondements] esté ouverts
»
(11). Cette conclusion dubitative soulignait les lacunes de la consultation.
Cependant, saisie de ce rapport, la Chambre des requêtes du Parlement
de Toulouse sestimait suffisamment informée, et rendait le 13 octobre 1613, un
jugement conforme, condamnant Baudan et Peladan à démolir les ouvrages en question et à
les reconstruire suivant les prescriptions édictées. Ce que les entrepreneurs
refusèrent dexécuter, laissant « luvre incomplète sans y vouloir
rien faire
».
Lultime expertise et létablissement du projet de reconstruction (décembre 1614)
Le refus des entrepreneurs contraignit les Chanoines
à poursuivre la procédure en sadressant au juge Mage au siège présidial de
Nîmes pour lui demander dordonner le sondage des encoules, et de faire procéder à
lexécution du jugement. Ce fut donc sous lautorité de Louis de Rochemore,
Juge Mage, et de son lieutenant François de Rozel que furent exécutées les fouilles au
pied des contreforts et que fut organisée la dernière expertise, dont on a gardé un
précieux compte rendu des séances (12). Le juge avait fixé à trois le nombre des
consultants : un expert pour chacune des parties, et un « tiers-expert » (à la
désignation du juge) qui était larbitre de la situation.
On devine que le choix des consultants allait, pour les deux premiers,
susciter des affrontements. La nomination, par les Chanoines, de Didier Laguiolle, maître
maçon de Béziers déjà cité, employé alors avec Jean Thuillier à la vérification
des fondations, déclencha les protestations des entrepreneurs, mais en vain.
Trois jours après, ce fut au tour des Chanoines de refuser le candidat
des entrepreneurs, le maître maçon Pierre Rouget « grandement suspect » par ce
quil avait fait au château de Beaucaire des réparations qui devaient être reçues
par le même Baudan, en sa qualité de Maître des ouvrages du roi et qui aurait menacé
« ledit Rouget, sil ne faisoit rapport suivant sa volonté, de luy nuyre à la
reception de louvrage dud. Château
». Il apparut donc « raisonnable de
prendre autre prudhomme », mais Baudan refusa de proposer un autre nom.
Aussi le 27 novembre 1614, le lieutenant prit doffice, à la
place du récusé, Antoine Pichot, dit « Rat », maître maçon de Beaucaire, et surtout
il désigna comme tiers-expert « Me Pierre Levesville, habitant de la ville de Tholose,
qui a basti lesglise de St Estienne de ladite Ville
».
Le choix motivé de cet architecte orléanais, bien connu à Toulouse
où il sétait fixé depuis quatre ans, correspondait parfaitement à
lexigence « quicelluy tiers aye la qualité de bon maître masson et
architecte et quil aye esté employé à semblables ouvrages quest la rédification
des esglises
». À ce titre et parmi dautres ses remarquables
travaux à la cathédrale de Toulouse, dont il venait récemment dachever et de
voûter le chur, apportaient lindiscutable garantie de sa compétence.
________________
11. A.D. Gard, G. 219.
12. A.D. Gard, G. 221. Cahier. Procédure faicte par Mrs de Rochemore et de Rozel
lieutenant général et principal sur la vérification des manquemens commis en
lesglise cathédrale de Nismes (nov.-déc. 1614). Jean Tuillier « Me
architecte de Reims en Champagne demeurant à Grenoble » séjourna à Nîmes 18 jours.
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Le lendemain le Juge Mage confirmait ce choix, et décidait que les
trois experts seraient mandés dans les quinze jours « pour procéder à la vérification
des fondements et encoules faits en lesglise cathédrale de la présant ville par
lesd Baudan et Peladan ».
Des messagers furent envoyés vers les trois experts pour les convoquer
à Nîmes, toutes affaires cessantes, afin quils soient sur place vers le milieu du
mois suivant. Appelés à comparaître devant le Juge Mage le 16 décembre, ils
prêtèrent serment devant lui le 18 décembre et se mirent aussitôt au travail.
Le 22 décembre eut lieu, en présence du juge et des trois experts,
une réunion contradictoire décisive, entre le syndic du Chapitre et les entrepreneurs.
Le syndic rappela « les faultes et manquements commis aux encoules de lad. esglise
aulcunes nayant pas lampactement et talus nécéssaires, les autres ont esté
basties de petites pierres mal liées sans chaux et sable, dautres qui ne sont pas
basties à plomb et des autres qui ne sont pas assises sur le ferme, lesquelles faultes
sont si évidentes et si grandes quelles ne se peuvent accomoder sans les
abattre
et édiffier de nouveau
». Pour leur défense, les entrepreneurs
répliquèrent que les contreforts quils avaient construits dépassaient pourtant en
longueur et en largeur les dimensions prévues dans leur contrat, et que les défauts de
construction étaient imputables au « Me conducteur que led Scindic leur avoit
baillé
pour la conduite de louvrage, lequel en avoit dressé le modèle qui
na pas alligné lesd. fondemens à leur poinct ». Ce faisant, Baudan et Peladan
tentaient de se présenter comme « des marchandz fournisseurs qui nont [eu] aulcung
pouvoir sur la conduicte » des travaux. Ils prétendaient enfin que les fouilles
opérées récemment au pied des contreforts pour lexpertise, avaient eu
leffet néfaste de retirer les terres qui soutenaient les fondations (13).
La veille de Noèl 1614, les trois experts déposèrent leur rapport «
en sept folios papier » tendant à la démolition des ouvrages défectueux. Il était
accompagné, en outre, dun plan et dessins dun projet pour la reconstruction
de la cathédrale, signés par tous trois, mais dressés en fait par le « tiers-expert »
Pierre Levesville, avec le concours de Didier Laguiolle. Tous ces documents ont
malheureusement disparu, mais les sommes allouées aux experts pour leurs vacations, à
savoir 360 livres à Pierre Levesville, 115 livres à Didier Laguiolle, et 63 livres à
Antoine Pichot, indiquent clairement la part qui était reconnue au travail et capacités
de chacun deux (14).
La reconstruction de la cathédrale (1618-1621)
Après avoir touché les honoraires de sa
consultation le 3 janvier 1615, Pierre Levesville quitta Nîmes pour aller terminer les
chantiers quil avait laissés en cours à Toulouse. Il sagissait dabord
des travaux de lArsenal du Capitole, ensuite lagrandissement du retable de la
paroisse de la cathédrale Saint-Étienne, et enfin la construction dune maison pour
Anne de Cadilhac, conseiller au Parlement (15).
Demeuré à Nîmes après lexpertise, Didier Laguiolle fut
employé alors à réparer les contreforts de la cathédrale, à la demande des chanoines,
dont il avait gagné la confiance. Comme il avait collaboré au nouveau projet, il
semblait tout désigné pour participer un jour à la reconstruction effective de
lédifice. Mais, en dépit des sommations faites aux entrepreneurs dabattre
les ouvrages défectueux, les travaux projetés restèrent en attente pendant plus de
trois ans. Cest seulement après que Baudan et Péladan eurent formellement renoncé
à la poursuite de lentreprise que les chanoines purent enfin confier la tâche à
celui quils avaient déjà pressenti.
Le contrat établi « suivant le plan et dessain faitctz par Me Pierre Levesville et Didier Laguiolle, en trois pièces de papier », fut passé le 19 juillet 1618 avec le même Laguiolle qui sengagea à exécuter le travail dans le délai de
________________
13. Ibid.
14. A.D. Gard, G. 219. Cahier des comptes, f° 36 sq. Ces sommes globales correspondaient
à 22 journées de vacation (y compris le temps du voyage aller et retour) pour
Levesville, 23 journées pour Laguiolle, et 18 pour Pichot. Parmi tous les experts, Pierre
Levesville fut le plus prisé, toutes consultations confondues. Ainsi, comme honoraires
journaliers, le maître maçon Furet toucha 1 livre, Antoine Pichot 3 livres, Didier
Laguiolle 4 livres (1612) puis 5 livres (1614), Antoine Borel et Jean Thuillier 6 livres,
et enfin Pierre Levesville 9 livres, et même 12 livres pour chacune des huit journées
pour la « faction dung nouveau dessain pour lad esglise » et pour tenir compte de
ses frais de voyage et des indemnités compensatrices pour ses chantiers toulousains
délaissés.
15. A.D. Gard, G. 219, f° 43, concernant les dommages soufferts par Levesville « àlad
ville de Tholose pour avoir mis dautres Mes architectes à sa place à trois pris
faicts quil a lung à lArsenac, lautre à la maison de M. de
Cadilhac, et lautre à lautel Nre Dame octroyé par le Chapitre ». Si les
travaux à larsenal et à lautel de la paroisse de la cathédrale sont depuis
longtemps connus, il nen est pas de même pour le contrat passé pour la
construction dune maison que Anne de Cadilhac possédait à Toulouse, rue du
Vieux-Raisin (aujourdhui rue de Languedoc) malheureusement disparue. Cf. Jules
CHALANDE, Histoire des rues de Toulouse (1927), 1987, I, p. 234-237.
16. A.D. Gard, G. 221. Bail de pris faict de léglise cathédrale de Nismes pour
le scindic du Chappitre de Nismes, 14 f°.
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deux ans pour la somme de 39 000 livres (16). Quelque abondantes et
intéressantes que soient les précisions apportées par ce document, elles ne sauraient
compenser la perte des dessins originaux révélant tous les caractères du projet.
Toutefois leur lecture montre quil consistait, pour lessentiel, à reproduire
les dispositions de lancien édifice. En effet, le prix assez modéré auquel la
convention fut conclue donne à penser que le bâtiment était moins ruiné que ne
laissaient croire certaines pièces de procédure rédigées quelques années plus tôt
pour la défense des intérêts du Chapitre (17). De fait, en plus de la façade romane et
son clocher épargnés par les démolisseurs, il restait encore des éléments et des murs
de lancienne cathédrale demeurés en place, malgré leffondrement des
voûtes, puisque, par exemple, « la muraille maîtresse du côté du vent droit » devait
être « reprise sur la vieille muraille dans les maisons y jointes
» (18).
Cest ainsi que furent reconstruites en style gothique tardif, les
chapelles latérales surmontées de tribunes voûtées sur croisées dogives, entre
les profonds contreforts, et que furent percées, dans les murs gouttereaux, les fenêtres
à remplage de pierre.
Cependant, tout en restant fidèle à lesprit de lancien
monument, on ne renonçait pas, pour autant, à apporter au plan certaines modifications
demandées par le clergé pour le service du culte, comme lagrandissement des deux
sacristies et surtout du chur.
Avant de commencer « les croupes du cur », lentrepreneur
devait dabord « abattre tout le queu du toit
jà faict et toutes les
murailles » récemment construites par ses prédécesseurs. Il devait ensuite refonder le
chur pour « le faire plus grand et espatieux, et le former tout ainsin quest
désigné audict dessaing », avec quatre contreforts destinés à raidir les trois pans
terminaux de labside et à épauler « la voutte de lad croupe ».
Des précautions particulières concernant la mise en place des
cintres et le choix des matériaux étaient prescrites pour élever la « grand
voute » qui devait culminer à dix cannes au-dessus du pavé (19). « Pour la bien faire
», lentrepreneur devait poser les naissances des « grands ardobleaux et ogives qui
traverseront lad. nef de lesglise dune encoule à lautre
et sera
tenu y mestre de fort belles et grandes pierres de Beaucaire, les plus larges et longues
que fere se pourra
et par dessus lesd. ardoubleaux et ogives bastir bien et duement
lad voutte de bricque bonne et suffisante
». Le choix de la brique pour construire
les voûtains avait été certainement recommandé par Pierre Levesville, car il avait
ainsi voûté le chur de la cathédrale de Toulouse. Le contrat stipulait également
de carreler lextrados des voûtes « en la forme qua esté caroinct la voutte
de lesglise St Estienne de Toulouse ». À côté de la référence significative au
chantier toulousain deux fois rappelée, figurait aussi lemploi de matériaux
suivant les usages locaux du Bas-Languedoc, tels les « mallons » de terre cuite (20)
destinés à carreler le sol des tribunes, alors que le chur et la nef devaient
être pavés de « bardy de Beaucaire », bien tailhé et pousé « (21).
Pour accomplir la tâche qui lui était si précisément fixée, Didier
Laguiolle conduisit les travaux avec tant de diligence quà la fin de lannée
1620, la cathédrale était pratiquement reconstruite et voûtée, si bien quen
novembre on pouvait passer le bail à besogne des stalles du chur (22). Les
conditions semblaient désormais réunies pour que les Chanoines y puissent bientôt
célébrer les offices.
Cétait sans compter avec la reprise des
conflits religieux qui venaient dêtre ravivés par le rétablissement forcé du
culte catholique en Béarn en octobre 1620. Au printemps suivant, le roi sapprêtait
à partir en campagne avec son armée dans le Sud-Ouest. Toutes les places fortes
protestantes se mirent en état de résister. À Nîmes, le climat nétait plus
favorable à lachèvement des travaux.
Dans une requête présentée le 15 avril 1621 au lieutenant du
Sénéchal, Didier Laguiolle déclarait quil avait « longuement travaillé à la
fabrique de la grand église
jusquau mois de janvier dernier », mais
quà « cause de ces manuvres de guerre, il navoict pu continuer le
parachèvement de lad esglise, ayant demeuré
quatre mois et plus sans rien faire
aud. bastiment, et voyant la continuation des troubles, il seroict sur le point de se
retirer à la ville de
________________
17. Dans le Mémoire pour le Chapitre de 1606, il
était question dun coût de plus de 100 000 livres, estimation manifestement
excessive. A.D. Gard. G 221.
18. A.D. Gard, G. 220. Rapport des experts du 6 avril 1612.
19. Soit 20 mètres en la mesurant en grandes cannes. Cf. R. HYVERT, « Métrologie
monumentale en Languedoc », dans Les monuments historiques de la France, 1961,
p. 111-122.
20. Ces carreaux de terre cuite étaient aussi utilisés en Provence. Cf. Jean BOYER, Lart
religieux de lépoque classique à Aix-en-Provence, Aix, 1972, p. 327 ; Id.,
Le baptistère dAix, Congrès archéologique, Aix, 1985, Paris 1988, p. 32.
« Mallons du provençal Maloun ».
21. Lentrepreneur devait « paver toutes les tribunes tant dun costé que
dautre de mallons dun pamp carré
et sera tenu faire une arcade
dung pilier à lautre à la hauteur desdictes tribunes
aux fins dy
faire une voutte en croisant dogives qui prendra sa naissance despuis lesd pilliers
jusques contre la muralhe du grand pourtal, et les ogives et arcades seront de pierre de
tailhe de Beaucaire et la voutte de bricque
» (f° 9). Lentrepreneur devait
également « raccommoder le fronton de pierre de tailhe quest au dessus du grand
pourtal » de la façade (f° 11).
22. Le 21 novembre 1621 fut passé le contrat des stalles et boiseries du chur à
Constantin Prat et Pierre Charbonnier. A.D. Gard, G. 220.
M.S.A.M.F., T. LVII, page 109
Béziers, lieu de son habitation, avec sa femme et enfans
jusquà ce quil plaira à Dieu nous donner la paix, et quil sera libre
de parachever led bastiment
». Il demandait donc, avant son départ, la
vérification des travaux exécutés. Sa demande fut agréée (23). Les experts désignés
rendirent leur rapport le 21 juin 1621, concluant quil ne restait plus à terminer
que le maître-autel et son emmarchement, les « parabandes » des tribunes, les réseaux
des fenêtres dont une partie était sur place prête à poser, et enfin dachever de
blanchir lintérieur de lédifice.
La suite des événements allait montrer que Laguiolle avait été bien
inspiré de réclamer cette vérification, car, entre-temps, larmée royale
progressait vers le Midi pour aller investir Montauban, importante place forte des
réformés, dont, après plusieurs vaines tentatives, elle fut contrainte de lever le
siège, le 12 novembre.
La vigoureuse résistance de leurs coreligionnaires montalbanais ne fit
quaugmenter lexaltation des esprits dans les villes où les protestants
étaient détenteurs du pouvoir municipal. On ne rêvait plus que de revanche. Peu de
jours après, la tension était telle à Nîmes que le 29 novembre 1621, « une troupe de
religionnaires se rendit tumultueusement, sur les deux heures après midi, à
léglise cathédrale et en commencèrent la démolition. Ils abattirent le couvert,
dont ils emportèrent la charpente et rompirent les voûtes
» (24),
népargnant, cette fois encore, que la façade et le clocher qui leur servait de
tour de guet. En peu de temps, la cathédrale se trouva donc aussi ruinée au moins
quaprès la « Michelade » de 1567
Comme on le sait, au cours de la campagne militaire de Louis XIII en
Languedoc, en 1622, la ville de Nîmes, comme ses voisines réformées, dut se soumettre.
Sa cathédrale, quelques années plus tard, fit lobjet dune seconde
reconstruction, entreprise en 1638 par Laurent Le Roy (25), avant de connaître au XIXe
siècle la restauration radicale dHenri Revoil qui a donné à lédifice son
aspect actuel.
En conclusion, on peut estimer que les documents
concernant la première reconstruction de la cathédrale de Nîmes apportent des
renseignements intéressants à un double point de vue.
Dabord, en ce qui concerne lédifice lui-même, il
apparaît que le projet établi alors était, en très grande part, une reconstruction à
lidentique, attestant ainsi, en ce début du XVIIe
siècle, lattachement de la population nîmoise aux formes et aux solutions
constructives héritées du gothique méridional.
Le dossier offre, par ailleurs, un assez vaste panorama des maîtres
duvre actifs à cette époque dans le Bas-Languedoc principalement. Si, parmi
eux, le Maître des ouvrages du roi Guichard Baudan ne sortit pas grandi de cette affaire,
en revanche Didier Laguiolle sut montrer son efficacité dans cette éphémère
réalisation qui fut peut-être le point culminant de sa carrière. Quant à Pierre
Levesville, dont on a pu mesurer ici lincontestable réputation, son intervention à
Nîmes, ajoute un nom de plus à la liste des cathédrales du midi de la France dont il
sest occupé.
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23. A.D. Gard, G. 220. « Verbal » des travaux effectués par
Didier Laguiolle, 15 et 21 juin 1621. Les experts désignés furent Pierre Reboul
marchand, François Gibelin et Antoine Alibert, Me maçons et Etienne Malhet Me menuisier
« habitans de la ville de Nismes ». Ils notèrent aussi que la porte dentrée
restait à faire et que la voûte de léglise ne sélevait quà la
hauteur de 9 cannes 7 pans, au lieu des 10 cannes portées par le contrat.
24. MÉNARD, Histoire de la ville de Nîmes, t. V, § XLIV, p. 372.
25. Archives nationales, E 127 A. Arrêt du Conseil du roi du 14 novembre 1635 concernant
limposition prévue pour la seconde reconstruction de la cathédrale de Nîmes. Il
fut suivi de lettres patentes du 31 janvier 1636 sur le même sujet. La charge de
lentreprise fut confiée à Laurent Le Roy moyennant la somme de 59 500 livres (A.D.
Gard, G. 1349). Ce maître maçon était originaire dApt. Cf. Corine POTAY, op.
cit., 1991, p. 217.
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