La « carte du ciel »
de Saint-Sernin
de Toulouse

 

Dossier de restauration, par Françoise TOLLON, 1998

 

    Le dossier a été réalisé à l'occasion d'une intervention de sauvegarde sur les peintures dites « de la carte du ciel » dans la galerie située au-dessus du collatéral extérieur nord de la basilique Saint-Sernin. Il a été déposé à la conservation régionale des Monuments Historiques de Midi-Pyrénées.
    Il s'agit donc d'un dossier technique, analysant l'état des peintures avant intervention et décrivant les opérations de conservation réalisées.Une première analyse du décor a été donnée par Bertrand Ducourau, conservateur du patrimoine à la conservation régionale des Monuments historiques de Midi-Pyrénées : Deux cartes du ciel peintes à la basilique Saint-Sernin, dans Monumental, n° 22 (septembre 1998), p. 60-61. Datables du XIIIe siècle, les deux cartes ont sans doute été peintes à des fins didactiques.

Illustrations


Haute-Garonne

Toulouse

 Saint-Sernin

  

Intervention
sur les
peintures dites
de la carte du ciel

 

Françoise Tollon
Conservation-Restauration
de peintures murales et de sculptures
Octobre 1998

 

 

Travaux réalisés sous la maîtrise d’œuvre
de la Conservation Régionale des Monuments Historiques de Midi-Pyrénées


I/ OBSERVATIONS GÉNÉRALES AVANT TRAITEMENT 

1.1. Observations

    Cette peinture dite de la carte du ciel se trouve dans une galerie de la basilique Saint-Sernin, au-dessus du collatéral extérieur nord de l’édifice. Elle est actuellement inaccessible au public mais a dû être autrefois fréquentée puisque l’on peut y trouver cette peinture. D’ailleurs, à l’origine, de petites baies, entre chaque pilier, donnaient sur les collatéraux intérieurs de la nef ; ces baies ont été bouchées, certainement au XIXe siècle, par des briques jointoyées au plâtre.

    La peinture concerne uniquement la troisième travée de la galerie ; elle comprend le mur droit entre les piliers (c’est-à-dire quatre mètres de large environ) ainsi que le départ de ces derniers, et la voûte en quart de sphère sur la même largeur, 4 mètres. La surface peinte sur le mur sud était donc de 11,6 m² environ tandis que celle de la voûte mesurait approximativement 20 m².

    Le mur droit représente deux cartes, une de la terre (photo 1) et une de l’univers (photo 2), au-dessus d’un soubassement en fausse pierre (photo 3) ; les deux départs de piliers sont également peints en fausses pierres tandis que la décoration de la voûte simule une voûte d’arêtes ornée d’étoiles (photo 4).

    L’ensemble de cette peinture a été réalisé à l’ocre rouge sur un badigeon de chaux blanc. Sur le mur droit et les piliers, ce badigeon est posé sur un mortier de chaux de finition (le sable qui le compose est fin) qui recouvre de façon quasiment uniforme tout le mur en briques (photo 5). Ce mortier souligne l’architecture puisque des incisions évoquent les lits de briques qui composent le mur ainsi que la disposition de celles qui forment le haut de la baie.

    Sur la voûte, le badigeon est posé soit directement sur la brique, soit sur le mortier grossier qui déborde des joints et recouvre parfois la maçonnerie jusqu’à constituer de larges plaques (photo 6).  
    Les murs qui composent les trois premières travées de la galerie ont été construits avec un mélange de briques de deux qualités. Les analyses effectuées sur ces briques ont montré les choses suivantes :
- d’un côté, l’utilisation d’une brique bien rouge, relativement peu cuite (aux alentours de 800° C), qui montre encore des traces d’argile non transformée par une cuisson « normale », voire à une température légèrement trop basse. Ce genre de brique est d’une grande porosité ;
- de l’autre, la présence, dans une moindre mesure, d’une brique présentant de larges parties de sa matière noires ou grises. Cette brique a en fait été cuite à de très hautes températures (aux alentours de 1200° C), à tel point que partie de sa matière s’est littéralement vitrifiée. Et malgré son aspect esthétique peu coutumier, cette qualité de brique est plus résistante et beaucoup moins poreuse.

    La peinture que l’on peut voir actuellement n’est pas la première qui a été réalisée dans cet endroit, tout au moins sur le mur droit. En effet, le badigeon blanc qui supporte les motifs ocre rouge recouvre lui-même un autre badigeon blanc sur lequel avaient également été peints des motifs ocre rouge.

    Pour récapituler, nous avons, sur le mur droit, la stratigraphie suivante :

- 0 : brique
- 1 : mortier de finition
- 2 : badigeon de chaux blanc avec motifs ocre rouge
- 3 : badigeon de chaux blanc avec motifs ocre rouge (« la carte du ciel »)

    On ne sait pas exactement ce que représentait la peinture antérieure à celle que l’on peut voir aujourd’hui sur le mur droit ; nous avons cependant quelques indices, visibles dans les lacunes du second badigeon.  

- le mortier qui recouvre le mur de briques est légèrement en retrait entre les joints de ces dernières, ce qui souligne la structure architecturale du mur.
- le mortier autour de l’arc du haut de la baie donnant sur la nef est également incisé, le long des joints entre les briques ; ces incisions ont été recouvertes de filets ocre rouge mettant en évidence la forme et la structure du haut de la baie (photo 5).
- la première peinture était aussi ocre rouge : on peut le voir aisément puisque le second badigeon, qui supporte la peinture visible actuellement, détoure parfois partiellement certains de ces premiers motifs ocre rouge (photo 7).
- enfin cette première peinture représentait apparemment aussi des cercles concentriques (photo 8).

    On peut donc se demander si la première peinture ne représentait pas le même thème que celle que l’on peut voir aujourd’hui.
    Par contre, nous n’avons vu, sur la voûte, aucune trace d’une peinture antérieure.

 

 1.2. État de conservation

    La voûte

     - support :

     La voûte est dans un état d’altération avancé : elle a extrêmement souffert de l’humidité suite à des infiltrations d’eau par la toiture.

    Nous avons vu plus haut que la voûte a été construite avec des briques de qualité différente ;

    - la brique « noire », dont l’argile s’est partiellement vitrifiée, n’est pratiquement pas altérée

    - par contre, les briques rouges ont été gravement altérées par les infiltrations. Elles présentent notamment une altération en « feuillets », due à la cristallisation de sels qui se présentent soit sous la forme de cristaux ronds (photo 9), soit sous une forme poudreuse (photo 9bis). L’analyse a montré que ces deux formes cristallines sont du sulfate de calcium (gypse).

    Sur un mur de briques extérieur, il est très courant de rencontrer du sulfate de calcium sous forme cristalline : la pollution de l’air, riche, non seulement en sulfates, mais aussi en carbonates de calcium (dans les cendres volantes issues de la combustion du charbon et des dérivés du pétrole), provoque la formation de sulfate de calcium, y compris sur des supports ne comprenant pas de carbonate de calcium.

    Dans le cas de la galerie de Saint-Sernin, il faudrait imaginer que l’eau d’infiltration et l’air circulant dans les lieux aient été suffisamment chargés en sulfates pour qu’ils réagissent avec les carbonates présents dans les briques et leur mortier de jointoiement. Or, même en extérieur, où une maçonnerie est directement confrontée à l’air ambiant, de telles concentrations de sulfate de calcium n’ont jamais pu être observées. Dans le cas d’une galerie comme celle où se trouvent les peintures, qui n’est en contact avec l’air extérieur que par des ouvertures de la taille de petites meurtrières, même sans oublier les infiltrations d’eau de pluie qui emmagasinent également les polluants de l’air, il paraît improbable que la quantité de souffre nécessaire à ce genre de réaction chimique ait été suffisante pour produire autant de sulfate de calcium.

    Par contre, on sait que la basilique a été restaurée au XIXe siècle. Et ce genre d’intervention a utilisé massivement du plâtre (en témoignent les bouchages des baies qui sont constitués de briques jointoyées au plâtre), que ce soit pur ou mélangé dans des mortiers « bâtards », c’est-à-dire constitués de chaux, plâtre et sable. Si du plâtre a été utilisé dans la restauration XIXe de la toiture au-dessus de la galerie, on peut plus aisément imaginer, suite à des lessivages d’un tel matériau, l’apparition abondante du sulfate de calcium qui est à l’origine de l’altération des briques de cette galerie au-dessus du collatéral extérieur nord de la basilique.

    Quelqu’en soit la raison, on peut noter que les briques rouges de la voûte, notamment celles qui se trouvent dans sa partie médiane (relevé 1) sont largement altérées par la cristallisation des sulfates de calcium. C’est pourquoi, dans les zones où le badigeon de chaux a été posé directement sur les briques, les lacunes suivent les formes rectangulaires des briques qui se sont altérées.

    Nous avons vu que le mortier de jointoiement des briques, composé de chaux et d’un sable très grossier, était parfois largement débordant, allant parfois jusqu’à constituer de larges plaques à la surface des briques. Toujours pour la même raison (présence d’eau dans la maçonnerie), ce mortier, qui a perdu sa cohésion, se décolle très largement du support en briques (relevé 3).

     - couche picturale :

    Sur la voûte, la couche picturale, qui a elle aussi beaucoup souffert de l’humidité, présente trois types d’altération :

- suite aux altérations du support (brique ou mortier), elle est à 50 % lacunaire (relevé 1)
- on note de larges zones où le badigeon de chaux et la peinture ocre rouge sont très abrasés (relevé 2)
- enfin, la couche picturale, suite à la présence d’eau dans la maçonnerie, s’est largement calcitée 

    Il faut noter par contre que l’on ne rencontre pratiquement pas, sur la voûte, de soulèvements du badigeon de chaux qui supporte la peinture.

Le mur droit

    Le mur droit présente certaines des altérations rencontrées sur la voûte, mais aussi une altération spécifique à cette partie, que l’on ne constate pratiquement pas sur la partie voûtée.

 - support :

    Dans l’ensemble, le support du mur droit a beaucoup moins souffert que celui de la voûte. 

- quelques briques rouges subissent une altération en « feuillets » suite à la cristallisation de sulfates de calcium ; les briques ainsi altérées sont situées sur la partie haute du mur, seule partie qui a directement subi les infiltrations d’eau par la toiture (relevé 4) 
- dans la même partie haute, on peut constater que le mortier fin qui supporte le badigeon de chaux est lacunaire, toujours pour les mêmes raisons (relevé 4)
- sur le reste de la surface, on a pu constater quelques rares soulèvements de mortier (relevé 5)
- on peut noter une fissure qui part du haut de la baie et se divise en deux 

- couche picturale :

    La couche picturale du mur droit a globalement plus souffert que le support :

- la couche picturale a disparu dans la partie haute et dans la partie basse (relevé 4)
- on note la présence d’une multitude de lacunes de couche picturale, notamment au niveau des faux joints, mais aussi, dans une moindre mesure, sur les représentations de la terre et de l’univers (relevé 4)
- le badigeon de chaux a perdu beaucoup de sa cohésion et se décolle souvent de l’enduit (relevé 5)
- le badigeon de chaux encore en place a beaucoup perdu de sa cohésion
- il est enfin, dans certaines zones, fort abrasé (relevé 5)

 

 TRAITEMENT RÉALISÉ

 La voûte

- dépoussiérage aux pinceaux doux
- refixage des soulèvements de couche picturale avec du Primal E330 à 2,5 % dans l’éthanol
- consolidation du support (délitage de la brique et soulèvement de mortier) par injection de coulis Torraca et remise en place par des cales sous pression (relevé 3)
- pose de solins aux endroits le nécessitant et harmonisation colorée de ces solins
- essais de traitement :
    - une brique délitée a été consolidée avec du Primal E 330 à 2,5 % dans l’éthanol (relevé n°3)
    - une zone de soulèvement de mortier a été consolidée avec du PLM (CTS) (relevé 3)

    Au vu de l’état exceptionnel d’altération de la voûte et de la quantité non moins impressionnante de gypse que l’on a pu constater dans les briques altérées, il est à craindre que le processus d’altération de la voûte par la cristallisation des sulfates de calcium continue encore, et ce malgré que la dernière restauration ait mis le site hors d’eau. Il serait donc intéressant de surveiller régulièrement l’état de conservation de cette peinture, et de vérifier à cette occasion l’efficacité du traitement.

 

Le mur droit

- dépoussiérage aux pinceaux doux
- refixage des soulèvements de couche picturale avec du Primal E330 à 2,5 % dans l’éthanol (relevé 5)
- consolidation du support (soulèvements de mortier) par injection de coulis Torraca et remise en place par des cales sous pression (relevé 5)
- pose de solins aux endroits le nécessitant
- relevé in situ sur film transparent de la représentation de la terre